En médecine, les émotions ne sont pas un “bruit” à éliminer : elles sont une information. Elles influencent l’attention, la communication, la prise de décision et la relation avec le patient. Faire comme si elles n’existaient pas expose à deux risques : perdre en lucidité (biais, réactions impulsives) ou s’épuiser à force de les contenir. Les compétences non techniques (CNT) intrapersonnelles consistent à identifier ses émotions, comprendre leur impact, puis réguler son comportement pour rester utile au patient et à l’équipe.
1) Pourquoi les émotions comptent (même quand on est “très technique”)
- Elles modifient la perception du risque (on devient trop prudent… ou trop confiant).
- Elles altèrent la qualité de la communication (ton sec, impatience, évitement).
- Elles influencent la mémoire et l’attention (oubli d’une question, d’une consigne).
- Elles participent au climat d’équipe (tension, conflit, ou au contraire soutien).
2) Les émotions fréquentes en pratique
- Peur / anxiété : urgence, patient instable, responsabilité.
- Colère / frustration : agressivité, manque de moyens, surcharge.
- Tristesse : annonce grave, décès, impuissance.
- Culpabilité : erreur, retard, décision difficile.
- Dégoût / malaise : situations intimes, odeurs, certains traumatismes.
- Fierté / soulagement : réussite, amélioration — utile mais à surveiller (excès de confiance).
Le but n’est pas de “ne rien ressentir”, mais d’éviter que l’émotion pilote la décision.
3) Reconnaître vite : le réflexe “Nommer = réguler”
Mini-check en 10 secondes :
- Qu’est-ce que je ressens là, maintenant ? (peur, colère, fatigue…)
- Qu’est-ce qui l’a déclenché ?
- Quel comportement cette émotion me pousse à faire ?
Souvent, juste nommer l’émotion (“je suis tendu”, “je suis agacé”) réduit son intensité et redonne un peu de contrôle.
4) Régulation : 3 outils simples et efficaces
a) Pause physiologique (30 secondes)
- Inspirer 4 secondes, expirer 6 secondes, 3–4 cycles.
- Objectif : baisser l’activation et éviter une réaction automatique.
b) Recadrage clinique
Remplacer la pensée émotionnelle par une question utile :
- “Quel est mon objectif clinique immédiat ?”
- “Quelle est la prochaine action la plus sûre ?”
- “De quoi le patient a besoin maintenant ?”
c) Micro-débrief
Après un événement intense (conflit, urgence, décès) :
- 2 minutes seul ou avec un collègue : “Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui a été difficile ? Qu’est-ce que je retiens ?”
Ce petit rituel diminue la rumination et améliore l’apprentissage.
5) Émotions et biais : un lien direct
Quand l’émotion monte, certains biais augmentent :
- Ancrage (rester bloqué sur la première hypothèse).
- Biais de confirmation (chercher ce qui confirme).
- Urgence d’agir (faire “quelque chose” trop vite).
Stratégie CNT : ralentir une seconde, reformuler le problème, vérifier une hypothèse alternative.
6) Professionnalisme ≠ froideur
Une posture professionnelle peut être chaleureuse :
- “Je vois que c’est difficile.”
- “Je suis là avec vous.”
- “Je vais vous expliquer clairement ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas.”
L’empathie n’empêche pas la rigueur ; elle améliore la confiance et l’adhésion.
Conclusion
Gérer ses émotions, ce n’est pas les nier : c’est les intégrer intelligemment. Cette CNT intrapersonnelle protège le patient (meilleure décision, meilleure communication) et protège le soignant (moins d’épuisement, plus de stabilité). Plus la situation est critique, plus cette compétence devient un outil de sécurité.