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Émotions En Médecine

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LES ÉMOTIONS EN MÉDECINE

I. Introduction :

Pourquoi parler des émotions en médecine ?

  1. Briser le mythe du médecin “neutre et rationnel”

Pendant longtemps, on a véhiculé l’image du médecin idéal comme :

  • froid,
  • objectif,
  • “blindé”,
  • qui ne se laisse pas “atteindre”.

Ce mythe a plusieurs effets dangereux :

  • Il pousse les étudiants et les médecins à refouler leurs émotions (“si je ressens quelque chose, c’est que je suis faible”).
  • Il favorise l’épuisement émotionnel (burnout, cynisme, détachement).
  • Il empêche de demander de l’aide (“je ne dois pas montrer que ça m’affecte”).

En réalité, la présence d’émotions est normale et inévitable :

  • annoncer un décès,
  • voir un enfant souffrir,
  • gérer un patient agressif,
  • faire face à une erreur médicale…

Un médecin sans émotion serait dangereux : pas d’empathie, pas de remise en question, pas de lucidité morale.

  1. Les émotions comme partie intégrante de la pratique clinique

Les émotions interviennent à toutes les étapes :

  • Avant la consultation : fatigue, stress, humeur influencent l’accueil.
  • Pendant : réactions aux paroles, au comportement, à l’apparence du patient.
  • Après : ruminations, culpabilité, satisfaction ou regret.

Elles ont un impact sur :

  • la qualité de l’écoute,
  • la capacité d’expliquer calmement,
  • la vitesse et la qualité des décisions,
  • la relation thérapeutique.

Le but n’est PAS de supprimer les émotions, mais de les comprendre et les réguler.

 II. Comprendre les émotions : bases théoriques

  1. Définition

Émotion = réaction brève, intense, souvent automatique, à un événement considéré comme important pour la personne.

  • Elle met en mouvement (emovere) :
    • le corps (physiologie),
    • les pensées (cognition),
    • les comportements (actions).

Distinction émotion / sentiment / humeur

  • Émotion :
    • brève,
    • déclenchée par un événement précis (annonce, conflit, examen).
    • ex : peur lors d’une douleur thoracique.
  • Sentiment :
    • émotion intégrée et prolongée, teintée d’interprétations.
    • ex : affection, amour, rancune, attachement envers un patient ou collègue.
  • Humeur :
    • état affectif diffus, durable, souvent sans cause identifiée.
    • ex : être irritable toute la journée sans raison claire.

En clinique : un médecin de “mauvaise humeur” risque de mal interpréter les émotions des patients.

  1. Les composantes de l’émotion

Une émotion n’est pas seulement “dans la tête”. Elle a 3 composantes principales :

a) Composante physiologique

Le corps réagit :

  • accélération du rythme cardiaque,
  • respiration plus rapide,
  • tension musculaire,
  • bouche sèche, tremblements, sueurs, boule dans la gorge…

Exemples en pratique :

  • Avant un examen de spécialité → tachycardie, mains moites.
  • Face à une urgence vitale → montée d’adrénaline, vigilance.

b) Composante cognitive

C’est la façon dont on interprète la situation :

  • “Je vais perdre ce patient”
  • “Je suis nul, je ne sais pas quoi faire”
  • “Ce patient m’agresse volontairement”
  • “C’est injuste, je suis seul de garde”

Cette lecture cognitive renforce ou diminue l’émotion.

Deux médecins devant la même situation peuvent ne pas ressentir la même chose, car ils n’ont pas la même interprétation.

c) Composante comportementale

Elle se voit à l’extérieur :

  • Ton de la voix (sec, doux, hésitant)
  • Regard (fuyant, fixe, bienveillant)
  • Posture (fermée, ouverte)
  • Gestes (précipitation, agitation, lenteur)
  • Attitude (éviter la chambre du patient, s’énerver, couper la parole, pleurer, etc.)

En médecine, cette composante est souvent observée par le patient, même si le médecin croit “bien se contrôler”.

  1. Émotions de base (Paul Ekman)

Ekman décrit des émotions universelles, retrouvées dans toutes les cultures :

  • Joie
  • Tristesse
  • Peur
  • Colère
  • Dégoût
  • Surprise

Elles se reconnaissent par des expressions faciales relativement constantes.

Exemples en clinique :

  • Joie : guérison, résultat rassurant.
  • Tristesse : annonce de décès, pronostic grave.
  • Peur : urgence, incertitude, menace.
  • Colère : conflit, injustice, accusation.
  • Dégoût : plaies, odeurs, situations choquantes.
  • Surprise : découverte inattendue, diagnostic inattendu.
  1. Émotions secondaires

Elles sont plus complexes, influencées par l’histoire personnelle, la culture, les valeurs :

  • Culpabilité : “j’ai mal fait”, “j’ai raté quelque chose”.
  • Honte : “je suis nul”, “je suis un mauvais médecin”.
  • Fierté : réussite, remerciement d’un patient.
  • Envie : envers un collègue plus compétent, plus reconnu.
  • Ressentiment : impression d’injustice.
  • Compassion : tristesse + désir d’aider.
  • Gratitude : reconnaissance mutuelle.

Ces émotions sont fréquentes dans la pratique médicale et conditionnent la carrière.

III. Les émotions dans la pratique médicale

    1. Les émotions du médecin

a) Face à la souffrance et à la mort

    • Tristesse, compassion, parfois sentiment d’impuissance.
    • Risque : se blinder et devenir cynique, ou au contraire se laisser submerger.

b) Face à l’erreur médicale (ou la peur de l’erreur)

  • Culpabilité, honte, peur des conséquences.
  • Peut conduire à l’hyper-contrôle, à l’évitement de certaines situations, ou au silence (tabou de l’erreur).

c) Face à la gratitude

  • Fierté légitime (“j’ai servi à quelque chose”).
  • Peut renforcer l’engagement, mais aussi la peur de décevoir.

d) Face à la surcharge et aux conflits

  • Stress, irritabilité, colère latente.
  • Risque : réponses agressives aux patients, décisions hâtives.

Ces émotions ne sont pas un problème en soi. Le problème, c’est de ne pas les reconnaître ou de ne pas savoir quoi en faire.

  1. Les émotions du patient

Émotions fréquentes :

  • Peur : du diagnostic, de la douleur, de la mort, des examens.
  • Anxiété : attente de résultats, hospitalisation.
  • Colère : temps d’attente, incompréhension, sentiment d’injustice.
  • Déni : refus de voir la réalité, mécanisme de défense.
  • Espoir : recherche de solution, confiance en l’équipe.

Un même comportement “agressif” peut cacher :

  • peur,
  • douleur,
  • sentiment d’abandon,
  • incompréhension.

La compétence émotionnelle du médecin commence par la reconnaissance de ces émotions chez le patient.

    1. Les émotions partagées dans la relation médecin–patient

a) Contagion émotionnelle

Le médecin ressent ce que ressent le patient, souvent de manière inconsciente.

Ex :

  • un patient très anxieux rend le médecin tendu.
  • une consultation avec un patient suicidaire laisse une lourdeur émotionnelle.

b) Résonance vs fusion

  • Résonance : je ressens, je comprends, mais je garde une distance thérapeutique.
  • Fusion : je “plonge” dans l’émotion, je perds ma lucidité.

Risque de fusion :

  • pleurer avec le patient au point de ne plus pouvoir parler,
  • ne plus oser dire la vérité,
  • éviter certains patients pour se protéger.

c) Détachement excessif

L’excès inverse :

  • froideur, sarcasme, humour noir, cynisme,
  • patient vécu comme “dossier” ou “lit 3”.

À long terme → déshumanisation, burn-out.

L’objectif : une posture d’empathie professionnelle : proche sans être noyé.

IV. Effets des émotions sur la décision et la performance

  1. Les émotions facilitent ou perturbent

Exemples :

  • Peur :
    • ✅ peut augmenter la vigilance (on vérifie 2 fois une prescription).
    • ❌ peut paralyser, empêcher de décider, éviter de prendre en charge certains cas.
  • Colère :
    • ✅ peut pousser à défendre un patient, à s’opposer à une injustice.
    • ❌ peut faire perdre patience, raccourcir l’interrogatoire, punir inconsciemment un patient agressif.
  • Tristesse :
    • ✅ augmente l’empathie et la sensibilité.
    • ❌ réduit l’énergie, la concentration, le dynamisme.
  1. Biais émotionnels

Les émotions peuvent biaiser le raisonnement clinique :

  • Un patient “sympathique” peut recevoir plus de temps, plus d’efforts.
  • Un patient “antipathique” ou répétitif peut être moins exploré = risque de erreur diagnostique.
  • Un médecin en colère/épuisé peut poser un diagnostic rapide (“c’est un anxieux, point”).

Être conscient de ces biais = étape essentielle pour les corriger.

  1. Stress émotionnel et performance cognitive

En situation de stress intense (urgence, catastrophe, garde surchargée) :

  • la mémoire de travail diminue,
  • la capacité à intégrer plusieurs informations baisse,
  • le cerveau utilise des “raccourcis” (heuristiques),
  • le risque d’erreur augmente.
  1. Conscience émotionnelle = protection de la lucidité clinique

Plus le médecin est capable de se dire :

“Là, je suis en colère / triste / épuisé, donc je dois faire attention à ma décision”

…plus il est lucide.

V. Développer la compétence émotionnelle

  1. Reconnaître ses émotions

Questions à se poser régulièrement :

  • “Qu’est-ce que je ressens là, maintenant ?”
  • “Qu’est-ce qui m’a le plus touché aujourd’hui ?”
  • “Avec quel patient je me suis senti mal à l’aise ? Pourquoi ?”

Outils possibles :

  • journal réflexif (écrire après une garde/un cas difficile)
  • groupe de parole (entre internes, entre médecins)
  1. Nommer les émotions

Mettre un mot précis sur ce que l’on ressent :

  • “Je suis en colère”
  • “Je me sens impuissant”
  • “Je suis inquiet pour ce patient”

Effet :

  • diminuer l’intensité brute
  • augmenter le contrôle
  • permettre d’ajuster la réponse
  1. Réguler sans refouler

Réguler ≠ nier.

Techniques :

  • Respiration consciente : faire 3 respirations profondes avant de parler, surtout en situation de tension.
  • Pause clinique : sortir quelques minutes, boire un verre d’eau, marcher.
  • Pleine conscience : se recentrer sur le corps, les sensations, le souffle.
  • Relecture de la situation :
    • “Ce patient n’est pas contre moi, il est contre sa maladie.”
    • “Son agressivité vient de sa peur.”
  • Supervision / staff de soutien : partager une situation lourde avec un senior ou un groupe.
  1. Préserver l’équilibre émotionnel

Cela nécessite une hygiène de vie globale :

  • sommeil suffisant,
  • alimentation correcte,
  • activités en dehors de la médecine (sport, loisirs, famille),
  • limites (savoir dire non à la surcharge permanente),
  • demander de l’aide psychologique si nécessaire.

Un médecin épuisé émotionnellement devient dangereux pour lui-même et pour les patients.

  1. Intelligence émotionnelle (Daniel Goleman)

C’est la capacité à comprendre et utiliser les émotions de façon constructive.

5 composantes :

  1. Conscience de soi : je perçois ce que je ressens.
  2. Maîtrise de soi : je ne suis pas esclave de mes émotions.
  3. Motivation : je reste engagé même dans la difficulté.
  4. Empathie : je comprends ce que l’autre ressent.
  5. Aptitudes sociales : je gère les relations, les conflits, la communication.

En médecine, c’est une compétence non technique clé.

VII. Conclusion

  • Les émotions ne sont pas des faiblesses, mais des signaux.
  • Un bon médecin n’est pas sans émotion, mais lucide sur ses émotions.
  • La compétence émotionnelle se développe comme une véritable compétence clinique.
  • Accueillir ses émotions = respecter sa propre humanité et celle du patient.
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