Plateforme des CNT à la FMPM

Incertitude décisionnelle

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Pratique

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ÉTHIQUE CLINIQUE ET L’INCERTITUDE DÉCISIONNELLE EN MÉDECINE

I. Introduction : L’incertitude, compagne du médecin

1. Le mythe du médecin “omniscient” : une illusion lourde à porter

Dans l’imaginaire collectif, le médecin est :

  • celui qui sait toujours,
  • celui qui ne doute jamais,
  • celui qui a la réponse immédiate,
  • celui qui “voit clair” même dans les cas les plus obscurs.

Ce mythe est solidement ancré culturellement :

  • dans les films,
  • dans les histoires familiales,
  • dans la société qui valorise la figure du “sauveur”.

Mais ce mythe produit des dégâts :

  • il interdit l’expression du doute,
  • il crée un sentiment de honte face à l’incertitude,
  • il génère du stress chronique,
  • il iso le médecin qui n’ose pas demander un avis collégial,
  • il banalise le surmenage (“un bon médecin ne se trompe pas, donc il doit tout faire seul”).

➡️ Un bon médecin n’est pas celui qui ne doute pas, mais celui qui gère son doute intelligemment.

2. L’incertitude : une réalité objective, incontournable

La médecine est traversée par l’incertitude à plusieurs niveaux.

A. Complexité du vivant

Le corps humain n’est pas une machine simple :

  • molécules, cellules, tissus, organes, comportements…
  • tout interagit, tout varie, tout s’influence.

Causalité ≠ linéaire.

Un même symptôme → dizaines de causes possibles.

B. Variabilité interindividuelle

Deux patients, même maladie → évolution totalement différente.

Exemple classique :

  • deux pneumonies identiques à la radio,
  • l’une évolue bien, l’autre se complique.

➡️ c’est l’incertitude biologique.

C. Limites de la science

La médecine repose sur :

  • des études parfois imparfaites,
  • des échantillons non représentatifs,
  • des preuves de faible qualité,
  • des recommandations changeantes.

➡️ ce qu’on croit vrai aujourd’hui peut être faux demain.

D. Limites des outils diagnostiques

  • des tests sensibles mais peu spécifiques,
  • des examens dépendants de l’opérateur,
  • des délais de résultats,
  • des examens accessibles seulement dans certains hôpitaux.

➡️ l’incertitude ne vient pas du médecin, mais des outils eux-mêmes.

 

II. Définition et formes de l’incertitude décisionnelle

1. Définition complète (version académique)

L’incertitude décisionnelle est un état dans lequel :

  • le médecin ne dispose pas de toutes les informations nécessaires,
  • les données existantes sont contradictoires ou ambiguës,
  • plusieurs options thérapeutiques sont possibles,
  • les conséquences des décisions sont incertaines,
  • un conflit interne apparaît entre logique, émotion, éthique et contexte.

➡️ C’est un espace mental où coexistent doute, complexité et responsabilité.

 

2. Les cinq sources fondamentales d’incertitude

A. Incertitude scientifique

Ce qui manque :

  • connaissance,
  • preuves,
  • consensus,
  • guideline claire.

Ce qui cause le doute :

  • études contradictoires,
  • manque de recul,
  • absence de méta-analyses fiables.

Exemple :

Les recommandations antibiotiques qui changent chaque année.

 

B. Incertitude clinique

Ce qui crée la difficulté :

  • symptômes atypiques,
  • pathologies rares,
  • comorbidités multiples,
  • signes non spécifiques,
  • patient non coopératif.

Exemple :

Une douleur abdominale sans signe d’orientation (obs, NFS, echo normaux).

C. Incertitude personnelle

Le médecin doute de :

  • ses compétences,
  • son jugement,
  • sa capacité à prendre la bonne décision.

Facteurs :

  • fatigue,
  • surcharge,
  • manque d’expérience,
  • peur de l’erreur,
  • pression hiérarchique.

➡️ concerne surtout les jeunes médecins.

D. Incertitude éthique

Cas où :

  • valeurs en opposition (vie vs dignité),
  • priorité floue (individualisme vs santé publique),
  • autonomie vs bienfaisance.

Exemples :

  • limitation de traitement en fin de vie,
  • refus de soins par un patient compétent.

E. Incertitude systémique

Le médecin sait quoi faire, mais :

  • il manque du matériel,
  • le scanner est en panne,
  • le spécialiste n’est pas disponible,
  • le patient ne peut pas payer,
  • l’hôpital est saturé.

➡️ l’incertitude vient du système, pas du médecin.

 

III. Réactions du médecin face à l’incertitude

1. Réactions émotionnelles

Elles sont souvent immédiates :

  • anxiété : “je vais faire une erreur”
  • peur : “si je prends la mauvaise décision ?”
  • honte : “je devrais savoir”
  • culpabilité : “je risque de nuire”
  • frustration : “la situation n’est pas claire”

Ces émotions perturbent :

  • le raisonnement,
  • le jugement,
  • la mémoire,
  • la performance technique.

2. Réactions cognitives

L’incertitude active les biais :

  • biais de confirmation : chercher seulement ce qui confirme l’hypothèse initiale
  • biais d’ancrage : rester bloqué sur la première impression
  • biais de disponibilité : être influencé par les cas récents
  • pensée binaire : “vrai/faux”, “bon/mauvais”

➡️ Le cerveau cherche des certitudes dans un contexte incertain.

3. Réactions comportementales

A. Surinvestissement

Examens inutiles, prescriptions excessives, hospitalisations non justifiées.

Médecine défensive.

B. Décision impulsive

Éviter l’inconfort → décider trop vite.

C. Paralysie

Aucune décision → perte de temps → risques pour le patient.

Conséquences globales

  • stress chronique
  • fatigue décisionnelle
  • erreurs médicales
  • perte de confiance
  • détérioration de la relation patient
  • burnout

 

IV. Posture professionnelle face à l’incertitude

1. Accepter l’incertitude

L’incertitude n’est pas un défaut :

  • c’est une donnée scientifique,
  • une condition du réel,
  • une propriété du vivant.

L’humilité épistémique

Reconnaître :

  • mes limites,
  • les limites de la science,
  • les limites de l’hôpital,
  • les limites du temps.

➡️ Acceptation ≠ passivité.

C’est une posture active de lucidité.

2. Tolérance à l’incertitude

Tolérer =

être capable de continuer l’analyse malgré l’inconfort du doute.

C’est une compétence professionnelle mesurable.

Elle réduit :

  • stress,
  • surcharge émotionnelle,
  • erreurs,
  • burnout.

3. Communication de l’incertitude

Savoir dire :

  • “Nous avons plusieurs options.”
  • “Nous allons avancer étape par étape.”
  • “Voici ce que nous savons, voilà ce que nous ignorons.”

Sans :

  • perdre l’autorité médicale,
  • angoisser inutilement le patient.

➡️ Transparent, mais rassurant.

 

V. Outils d’aide à la décision dans l’incertitude

1. Arbres décisionnels

  • scores (NEWS, CURB-65…),
  • checklists,
  • guidelines visuelles,
  • algorithmes.

➡️ Ils diminuent la charge mentale.

2. Décision partagée

  • exposition des options
  • valeurs du patient
  • bénéfices / risques
  • choix adapté à la personne

➡️ protège contre la décision unilatérale.

3. Consultation collégiale

Recours à :

  • seniors
  • spécialistes
  • réunion interdisciplinaire

➡️ l’expérience collective > expérience individuelle.

4. Recul réflexif

Prendre 1–2 minutes pour :

  • respirer
  • analyser
  • classer les hypothèses
  • hiérarchiser les risques

➡️ décision plus lucide.

5. Révaluation

Dans l’incertitude :

📌 Chaque décision est provisoire.

📌 La surveillance est un acte thérapeutique.

VI. Développer la compétence d’incertitude décisionnelle

1. Réflexivité clinique

Après chaque décision complexe :

  • journal de bord
  • auto-analyse
  • retour d’expérience
  • supervision

2. Pensée critique

Apprendre à :

  • évaluer la qualité des preuves
  • reconnaître les biais
  • analyser une étude
  • comprendre risque absolu / relatif
  • lire les niveaux de recommandations

3. Communication du doute

Exercice :

Dire au patient :

“Il y a deux hypothèses possibles, voici pourquoi et comment nous allons décider.”

4. Culture institutionnelle

  • staff bienveillant
  • absence de punition pour le doute
  • leadership qui valorise la réflexion
  • RMM centrée sur l’apprentissage

IX. Conclusion finale (version professionnelle)

  • L’incertitude n’est pas une faiblesse : c’est la matière première de la médecine.
  • Le médecin compétent n’est pas celui qui sait tout, mais celui qui gère l’incertitude avec lucidité, méthode et humanité.
  • L’incertitude bien assumée devient un levier de :
    • réflexion,
    • sécurité,
    • résilience,
    • apprentissage,
    • professionnalisme.

➡️ La tolérance à l’incertitude est une compétence clinique majeure, à cultiver dès la formation initiale.

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